A quelle heure et comment tu te lèves ? At what time and how do you get up in the morning?
5h et demie. Je me lève naturellement mais je m'aide quand même du réveil pour avoir un repère. En cette saison c'est le seul moment où l'on puisse travailler à la vigne. Je me lève, je m'habille en tenue de travail extérieur, et je déjeune. Il y aussi les petites tâches courantes: je donne à manger au chien, en cette saison, j'ouvre les fenêtres pour que l'air frais entre un peu, et puis je vais travailler… Je suis retraitée, mais j'ai la charge d'une exploitation viticole de 6 hectares et demi que je suis obligée de travailler toute seule. Je m'organise donc pour faire le maximum de travail… donc je travaille très tôt le matin !!
Pourquoi tu te lèves ? Why do you get up ?
J'espère que ça va durer mais j'ai encore le ressort qui fait que j'ai tellement de choses à faire qu'il faut y aller! Sinon la journée ne sera pas suffisante. Je dis le ressort, ce qui ne veut pas toujours dire le courage ! Mais c'est sûr que j'ai envie de faire des choses, et comme j'en ai énormément à faire!... Sur le nombre il y en a qui me passionne, en particulier la viticulture, donc je me lève vraiment de bon cœur !!
Quelle est ta carotte dans la vie ? What is your « carrot » in life?
Je voudrais me garder un peu des abstractions comme l'amour de la vie, mais je crois quand même que c'est un peu ça ! Pour moi ce qui compte, maintenant que les années s'accumulent, c'est de rendre compte de tout ce que j'ai connu, de tout ce que j'ai vécu, du sens que l'époque a donné à ce que j'ai traversé, et le désir que cela ne se perde pas, parce que je vois que l'on est dans un monde qui a sûrement des richesses et des surprises à donner, mais qui est en train d'uniformiser une quantité de choses. Par exemple, ce qui m'importe, ce qui est vraiment mon urgence, c'est de rendre compte du sens – c'est un mot à la mode que je n'aime pas mais bon– de l'histoire des maisons, des cultures, des gens qui ont vécus de cette façon-là, un temps plus ancien, avec les limites qu'imposait l'époque, et les limites des personnes forcément, mais on sent que c'est une richesse qui est train de se perdre… C'est banal mais ce n'est pas du passé. Voyez, il y a une chose qui m'a toujours beaucoup frappée, dans le film de Ermanno Olmi, ce metteur en scène italien, L'arbre aux sabots, qui racontait la vie dans une région d'Italie. C'est un film qui était dans le dialecte de cette région, donc il a essayé de rendre compte de ce qui existait jusque dans les mots qui exprimaient cette chose. Les langues pour moi c'est très important, et donc dans L'arbre aux sabots, je ne sais pas si c'est dans le film ou dans le commentaire que faisait Ermanno Olmi, il disait: "Ce que je fais n'est pas du passéisme, je vais vous raconter comment faisaient des ouvriers qui creusaient un tunnel : il y avait une équipe à chaque bout, et ils devaient forcément un jour se rencontrer pour finir le tunnel. Lorsqu'ils travaillaient, pour savoir s'ils étaient dans la bonne direction, la bonne courbe, ou la bonne droite, ils se retournaient. C'est à dire qu'ils regardaient le travail qu'ils avaient fait pour savoir dans quelle direction ils devaient aller." C'est une image qui m'a beaucoup frappée et que je crois vraie. Je crois que le passé nous donne des indications, peut être des choses à éliminer aussi, mais tout à coup se sentir orphelin d'un passé me parait invraisemblable. C'est un peu pour ça peut être que j'ai voulu enseigner même si ça n'a pas été une réussite! Mais enfin bon! C'est essayer de donner vraiment, de raconter, de décrire ce qu'est le monde dans lequel j'ai vécu et ont vécu les gens qui m'ont précédé.
Qu’est ce qui te maintient debout ? What keeps you standing ?
Je crois que c'est une certaine joie. Les gens que j'aime bien sûr qui m'aident, qui me donnent le courage d'être là pour eux, et puis aussi l'émerveillement devant toutes ces choses que j'ai autour de moi, et tout ce que j'ai à faire aussi, tout le travail… Je crois que c’est ça. Debout, debout, vous savez je suis aussi une grande dormeuse! Il me faut aussi mon temps de sommeil, j'ai le goût du sommeil. L'émerveillement de tout ce que j'ai autour, c'est là où je vis. Je vis dans une combe qui n'est pas complètement fermée, il y a une route qui passe. C'est d'une part objectivement beau, comme la campagne lorsqu'elle n'est pas trop abîmée. C'est de la garrigue languedocienne, il y a des vignes, de la végétation méditerranéenne et puis c'est aussi cet espoir, qu'ici, on puisse faire des choses. Je ne sais pas qui sont les gens qui viendront après moi, mais c'est un patrimoine, donc en principe ce sont des gens de ma famille qui seront là… donc qu'ici, on puisse faire des choses qui échappent à l'uniformisation–c'est un mot un peu abstrait– je veux dire par là, qu'ici on peut peut-être échapper à toutes ces pensées, à toutes ces idées toutes faites qui s'imposent, échapper à la folie de la course à l'économie de rentabilité. C'est une chose que j'essaie de pratiquer dans ma culture de la vigne. Je n'ai qu'une vigne qui n'est pas lissée, c'est à dire qui est sur espalier, les autres sont de vieilles vignes, je ne cours pas après la production. Je suis en liaison avec des gens qui sont dans une ligne d'agriculture alternative. C’est échapper à la mondialisation économique ravageuse. La mondialisation économique est évidemment une réalité, mais en ce qu'elle a de ravageur. Je suis pour des idées alternatives sur ce plan-là. J'essaie de voir comment, dans cette combe, on peut peut-être échapper à la folie de dépense énergétique, essayer de trouver d'autres solutions. Comment on peut préserver des espèces qui sont en voie de disparition, je parle de la biodiversité de la flore méditerranéenne. Comment échapper à l'invasion de certaines plantes. Comment faire un lieu qui soit dans les normes futures, qu'on puisse vivre là sans des dépenses énergétiques folles et qu'on puisse vivre heureux. Heureux, c'est à dire à la fois isolé et avec une grande richesse relationnelle, parce que cela n'arrange personne de vivre tout seul comme un renard !
Qu’est ce qui te laisse les jambes coupées ? What really get’s to you, what brings you down?
L'incertitude pour moi c'est vraiment ce qui me paralyse le plus. Quand je ne sais pas comment faire, quand je demande des conseils sachant que je ne pourrais pas les suivre. Ce à quoi j'aspire le plus c'est la clairvoyance. J'admire ces gens qui ont fait des choses, qui ont décidé. Et puis la clairvoyance, la décision, c'est aussi une nécessité lorsque l'on n'a pas d'argent de reste. Ce n'est pas commode de vivre sans argent de reste, mais c'est une bonne école, c'est une école de la réalité !
Si j'étais une fée : Un souhait ? If I was a fairy : A wish ?
Vous allez me mettre en contradiction avec ce que je viens de dire! Des sous, pour faire un toit qui est en train de s'écrouler ! Les contradictions de la vie !