A quelle heure et comment tu te lèves ? At what time and how do you get up in the morning?
Je me lève plutôt entre 8h30 et 9h30, jamais avant parce que je suis insomniaque, je m’endors très difficilement donc je ne me lève pas très tôt… bien que j’adore me lever, c’est toujours un grand moment pour moi… Mais il ne faut jamais que me soit imposée une heure de lever, parce que ça m’empêcherait de m’endormir… c’est ça mon problème d’insomniaque, il ne faut surtout pas que j’aie un horaire précis et donc, je me lève entre 8h30 et 9h30, en fonction de mon heure d’endormissement. Plus les années passent et plus je mets de temps à émerger, avant j’ouvrais les yeux et hop, je plongeais hors du lit tandis que maintenant je traîne un moment au lit, 10 minutes, un quart d’heure, ça dépend de l’état de fatigue. Ensuite quand je me lève, j’ai très faim, j’ai toujours envie d’aller manger, je me coiffe, vous voyez j’ai de longs cheveux, il faut que je les brosse pour être présentable et puis je vais manger… et vraiment j’aime follement ce moment de la journée…
Pourquoi tu te lèves ? Why do you get up ?
Je me lève toujours pour aller écrire, enfin la plupart du temps, à moins que j’aie une contrainte autre, évidemment j’en ai aussi, mais sinon c’est pour aller écrire, souvent d’ailleurs, en réalité, je déjeune en écrivant, devant mon ordinateur… et je bois beaucoup de thé … Je pense… enfin j’en suis sûre, que je me lève pour écrire. J’aurais pu me lever pour aller faire un 8000 mètres, un sommet à 8000 mètres… mais il se trouve que je ne suis pas alpiniste, je le regrette… j’aurais pu l’être, et dans ce cas je me serais levée pour aller faire mon sommet…
Quelle est ta carotte dans la vie ? What is your « carrot » in life?
Écrire… Écrire… Écrire… J’écris des romans et des essais… Surtout des romans, c’est pour ça que je me lève… car en réalité, je suis surtout une romancière. Depuis que j’écris, que je publie, ce sont d’abord les romans qui me passionnent… Mais il se trouve que ces dernières années, j’avais aussi des choses à dire qui n’entraient pas exactement dans la catégorie du roman, plutôt dans celle de l’essai qui est aussi un genre très libre… Je me suis donc mise à écrire aussi des essais, et j’y ai pris goût… quand j’ai commencé, le premier essai littéraire s’intitulait L’écriture du désir, on me l’avait commandé, c’est-à-dire qu’une amie éditrice voulait que je l’écrive… ensemble on parlait beaucoup du désir… souvent du bonheur… Il fallait que je réfléchisse là-dessus et donc un jour elle m’a proposé d’écrire un livre sur ce sujet… Comme ça faisait 10 ans que j’écrivais des romans, j’en ai profité pour faire une sorte de bilan et parler du désir et de l’écriture, parce que chez moi, ils sont intimement liés, c’est le même mouvement… c’est ce que j’ai écrit d’ailleurs : c’est le même mouvement qui me fait lever du lit dans la joie de l’éveil et de la vie, et qui me fait également écrire. Donc voilà, je voulais mettre ça en mots, le dire comme je le dis là et pas forcément le métaphoriser à travers un roman, je voulais dire la chose comme ça ! je trouve que c’est mystérieux et émerveillant que nous soyons ces êtres de désir, ce qui explique que nous nous levions… tout à l’heure, je vous disais que j’étais toujours très heureuse de me lever, mais il y a vraiment des jours qui ne sont pas du tout intéressants, il y a des jours vraiment sinistres, où on n’a que des missions impossibles à accomplir ou en tout cas des tâches ingrates, et pourtant on est content de se lever au fond, d’ailleurs, on ne se lèverait pas sinon… On se lève, on est assez content, on est globalement content, même si ce jour est un sale jour et ça, c’est vraiment mystérieux. Evidemment, les jours où on se lève pour aller danser, se baigner, ou je ne sais quoi… ou voir des amis chers, on comprend mieux qu’on ait envie de se lever, mais on se lève aussi pour des choses ingrates, et ça m’a paru toujours tellement mystérieux ça, sentir en soi ce désir. Surtout que j’ai toujours eu le fantasme – ou la confiance, je ne sais pas ce qu’il faudrait dire – que ça pourrait n’être pas… qu’on pourrait n’avoir pas ce désir, et c’est pourquoi il m’a toujours paru vraiment miraculeux… Et explorer les miracles, ça me plaît bien… Mon prochain roman, celui qui sort fin août, s’intitule L’homme qui jeûne, et c’est précisément l’expérience d’un homme qui un matin décide de ne pas se lever, et de ne pas manger, de ne plus manger… donc il se met à l’écart du désir, il se met en retrait du désir ou en tout cas… constate qu’il n’y a plus assez de désir… Il va donc traverser un très long jeûne… il explore ça, justement ce moment où on dit non, non à la vie, non au désir, non à l’humanité en soi, juste pour dire non, pour arrêter la machine. Dans la littérature, il y a quelques personnages qui incarnent le « non », il y a Oblomov… Dans ce roman qui s’intitule Oblomov, le personnage reste dans sa chambre, n’en sort jamais et les gens viennent lui rendre visite, mais lui reste allongé toute la journée sans jamais bouger, ça a donné presque un nom commun, l’oblomovisme, qui est le fait de ne pas se lever. C’est un roman russe du milieu du XIXème siècle, absolument extraordinaire, d’un auteur qui s’appelle Gontcharov. Il y a un autre grand roman… Il y en a plusieurs, mais un deuxième très grand aussi, une nouvelle plutôt, de l’auteur américain Melville, s’intitule Bartelby, du milieu du XIXème aussi. Bartelby c’est un homme qui dit : « je préfèrerais pas », et à tout ce qu’on lui demande il répond, « je préfèrerais pas ». Et il va aller jusqu’à la mort, comme ça, « je préfèrerais pas »… voilà deux grands héros du « non », et mon personnage est dans cette filiation, c’est-à-dire qu’à un moment donné, « il préfèrerait pas »… pour tout. Bon, c’est plus actif l’homme qui jeûne, parce que c’est une vraie violence de jeûner… je pense que ce n’est pas juste « qu’on préfère pas », c’est plutôt qu’on oppose un « non » presque guerrier à la vie. Par là j’ai essayé d’explorer cette tentation qu’on a parfois à moment donné d’arrêter, de ne pas jouer le jeu, de ne pas jouer le jeu du monde et de ne pas jouer le jeu de la vie…
Qu’est ce qui te maintient debout ? What keeps you standing ?
Mais justement c’est ça le grand mystère, la boule d’énergie que je suis (comme d’autres du reste)… ce principe actif qui s’appelle le désir et qui fait qu’on se maintient… d’ailleurs, un des romans que j’ai écrit, le troisième, portait uniquement sur le désir et plus précisément sur le désir érotique. Je donnais vie à un personnage de papier, un personnage romanesque, qui prenait corps et existait pendant trois nuits, il s’intitulait Trois nuits d’un personnage. Pendant ces nuits, son auteur dormait, et ce qui le faisait arriver à l’existence c’était son désir des femmes… et donc il rencontrait des femmes, toutes bienveillantes et toutes consentantes… (rire) elles étaient des bonnes pâtes… Bref, j’avais vraiment exploré le désir dans sa version la plus aiguë, c’est-à-dire le désir érotique, qui au fond n’est qu’une des formes du désir de vivre, mais poussé à une incandescence. Du coup, dans le quatrième roman, j’ai exploré cette fois la dernière journée d’une dame de 104 ans. Elle va mourir à la fin de la journée, de mort naturelle, elle est plutôt gaie… c’est un peu un roman d’anticipation… Là, la question c’était : qu’est-ce qui peut bien arriver avec le désir quand on a 104 ans ? Qu’est-ce qu’on en a fait ? Comment on peut mourir alors qu’on a eu ce désir énorme ? Le roman s’appelle Lent delta… comme le delta d’un fleuve… J’y fais cette hypothèse que, le temps passant, le flot, le flux du désir finit par se diluer, par rentrer dans cette sorte de delta, par rentrer dans la mer, par se diluer dans la mer et mourir… au fond, mourir, c’est avoir épuisé cette masse de désir qui nous a mue pendant toute notre vie… Vous voyez, c’était encore mon sujet, c’est vraiment mon sujet… J’ai essayé d’explorer toutes les formes, toutes les façons du désir, à tous les moments de l’existence.
Qu’est ce qui te laisse les jambes coupées ? What really get’s to you, what brings you down?
Ça fait un peu mièvre et fleur bleue, mais je crois que la seule chose qui peut me couper les jambes, c’est l’amour, l’amour perdu… que je le perde ou qu’on me l’enlève, peu importe… le fait de sortir de l’amour, ça a un effet ravageur sur moi… je crois que c’est la seule chose qui peut me couper les jambes… pour le reste, j’ai de l’énergie à revendre.
Si j'étais une fée : Un souhait ? If I was a fairy : A wish ?
Ecoutez, il n’y pas très longtemps, je vous aurais répondu que je voulais vivre 104 ans, maintenant ça me hante moins cette idée de durée, peut-être parce que j’ai déjà épuisé un peu de désir. Je ne peux pas vous répondre, car en moi il y a la croyance qu’on ne peut pas me donner quelque chose, que je ne peux que m’activer pour l’obtenir, vous voyez ? mais ça fait partie du plaisir d’être en vie sans doute, du plaisir de faire… c’est une drôle de question que vous me posez là, elle est intéressante, parce qu’évidemment on veut tous avoir quelque chose, mais moi, ce que je veux ne peut s’obtenir qu’en oeuvrant pour… Alors je ne sais pas quoi vous répondre, parce que je me rends compte aussi que ça me plaît d’avoir à œuvrer pour… Ce que je voudrais, c’est qu’on me lise bien, c’est-à-dire qu’on lise ce que j’ai voulu dire (au moins). Si vous étiez une fée, je voudrais que vous me rendiez capable d’écrire ce que je pense vraiment (même si « penser » n’est pas le mot exact pour un roman), et que ce soit compris ainsi….

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